Dans les forêts denses du nord de la région de Lanaudière, loin de toute pollution humaine, flottait sans grande conviction un petit morceau de bois. Si on l’avait étudié de façon très élaborée, on aurait pu découvrir son histoire : comprendre d’où il venait, de quelle essence il était, ou ce qu’il faisait là, à dériver sans manière.
Mais ce n’est pas le but du récit. D’ailleurs, lui-même ne la connaissait pas vraiment ; son histoire. Depuis des lustres, il se laissait porter au gré du vent, indépendamment des courants, des saisons et des caprices de Dame Nature. Et si vous lui aviez demandé ce qu’il pensait de tout cela, il vous aurait simplement répondu qu’il ne se posait pas ces questions.
Pas de décisions à prendre. Pas de soucis majeurs. Pas de crainte de perdre quoi que ce soit, puisqu’il n’avait rien d’autre que lui-même. Pas de stress venant de l’extérieur, car il s’adaptait à tout. En fait, il avait développé une flexibilité hors pair pour traverser les obstacles, même s’il ne fléchissait jamais. Dans sa tête à lui, les problèmes n’existaient pas.
Dans son cœur, par contre, il se sentait béni d’avoir vécu autant d’expériences en un nombre incalculable d’années. Il avait franchi des milliers de kilomètres, peut-être même fait plus d’une fois le tour de la Terre. Il avait vu tant de choses : des glaciers féériques de l’Atlantique Nord aux ruisseaux chauds de la lande, croisant tantôt les saumons de la Matapédia, tantôt les baleines noires de la côte est des États-Unis. Il avait côtoyé la vie sous toutes ses formes, toutes ses couleurs, toutes ses senteurs. Il en éprouvait une immense gratitude.
Depuis l’été dernier, il flottait tranquillement dans un tout petit cours d’eau peu profond, dans les montagnes près de Sainte-Béatrix. L’eau y était d’une telle pureté qu’on pouvait lire à travers.
Dans ce sanctuaire majestueux, il se mit à réfléchir à son existence, sans savoir toutefois si, ou quand, elle se terminerait un jour.
« Être », voilà à quoi il pensait, lorsqu’en cette journée de soleil flamboyant, il observa son reflet dans l’eau.
Être moi… Puis il respira profondément et sourit.
Lady Isabelle xx


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